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Difficile de croquer quand on a la bouche pleine

Weekly Commentary

​Le 3 mars 2016


 

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Même les friandises les plus délicieuses perdent leur attrait quand elles sont trop abondantes. Que nous ayons la bouche pleine de victuailles exotiques ou d’aliments ordinaires, si nous ne pouvons les mâcher ou les croquer, rien ne passera – et la situation pourrait empirer. On a tous assisté ou participé à un événement comme le concours du plus grand mangeur à la foire ou au défi lancé aux universitaires. Abuser d’une bonne chose enlève le plaisir qui y est associé.

Cet adage s’applique aussi au monde des données. Ce n’est pas un secret : la révolution informatique a entraîné une hausse exponentielle du nombre de données disponibles. Il y a quelques années, la revue The Economist observait qu’en 2005 on avait créé 150 exaoctets de données (soit un milliard de gigaoctets) et qu’en 2010 on avait atteint les 1 200 exaoctets. L’an dernier, Cisco a estimé que le trafic du Protocole Internet dépasserait cette année le cap du zettaoctet (soit 1 000 exaoctets) grâce à une croissance annuelle composée de 23 %. Voilà, au bas mot, une augmentation époustouflante. On a du mal à imaginer comment stocker – voire traiter – toutes ces données. Il est sans doute difficile de croquer un « morceau » de cette taille quand on a déjà la « bouche » pleine.

Pas du tout, rétorquent les cyniques. Si la puissance de calcul à l’origine de ce déluge de données progresse à un rythme égal ou supérieur, alors on dispose certainement de la puissance informatique pour traiter ces données. Pourtant, là encore, il faut tenir compte de la composante humaine. En effet, il est plus facile de créer les données que de les traiter. On doit donc se doter des ressources nécessaires et définir un plan pour traiter ces données.

En 2010, The Economist déplorait que des tonnes de données restaient en quelque sorte « stationnées », et exposées au vol.

Manifestement, les choses ont bougé depuis; si les données non traitées représentaient à ce moment-là une montagne, on peut seulement imaginer le nombre actuel d’exaoctets orphelins. À moins d’une percée dans la manière de gérer la situation, nous risquons de subir une espèce de choc intellectuel causé par cette nouvelle ère. Obligés de choisir entre le traitement des données anciennes et nouvelles, nous voilà confrontés au dilemme de la substitution : dans un effort désespéré pour maintenir la cadence, nous capitulons devant les données courantes.

Il existe un lien direct entre les analyses économique et financière. Lorsque les données actuelles se traduisent par des mouvements instantanés, elles se chiffrent en millions; il devient alors impossible de les extraire du flux à un moment particulier, car le coût d’option devient tout simplement trop élevé. Vu la façon dont s’accumulent les avantages, on risque fort d’être victime d’un détournement vers les données à haute fréquence : le déplacement des truismes structurels et des tendances éprouvées vers une profusion d’informations ainsi que des corrélations et des interactions en temps réel menacent d’engendrer une nouvelle forme de myopie ayant peu d’ancrages dans la réalité du marché.

Mais ce n’est pas tout. En tenant compte de la couverture médiatique des événements sur la scène mondiale, et de l’explosion des nouvelles sources d’information gratuites et en ligne, on se trouve devant un flot continu d’informations tout à fait inédit. L’assimiler est déjà difficile. En ajoutant à cette tâche le fait qu’un nombre croissant de médias rivalisent pour attirer notre attention toujours plus limitée, on comprend l’intérêt non seulement à être le premier à diffuser l’information, mais aussi à le faire de la manière la plus tapageuse. S’il est vrai que les mauvaises nouvelles se vendent mieux, le contexte économique des huit des dernières années a alimenté une frénésie médiatique – dont les conséquences sur la volatilité des marchés financiers devraient être évidentes.

Ce phénomène se manifeste aujourd’hui sur les marchés d’une manière singulière. Il suffit de penser à la divergence de point de vue en matière d’économie entre la Fed et pratiquement tous les autres acteurs. En examinant les mesures et les déclarations de la Fed, il devient apparent qu’une économie gagnant en puissance et dont la capacité se resserre – sur les fronts de la main-d’œuvre, du capital matériel et de la productivité – a besoin d’un durcissement de la politique monétaire. C’est une question de croissance. Et puis, il y a la perspective du marché : le plongeon des places boursières, l’effondrement des cours des produits de base et la réévaluation des risques à l’échelle mondiale conduisent à une conclusion diamétralement opposée : la récession est à nos portes. C’est une chose de se noyer dans un flot de données et de tirer des conclusions qui sont les variantes d’un même thème. Cela en est une autre d’aboutir à l’autre bout du spectre. En tenant compte de l’effet de cette divergence sur la confiance, l’absence de clarté pourrait avoir une profonde incidence sur les perspectives à court terme.

Conclusion?

Nous avons devant nous une somptueuse table de banquet offrant beaucoup trop de données à assimiler. Dans notre hâte de déguster, nous pourrions tirer une conclusion hâtive, néfaste et injustifiée – une sorte de nouveau paradoxe de l’épargne. Voilà qui ne plairait pas à Keynes.

Le présent propos est uniquement présenté à titre d’information. Il ne se veut pas une déclaration générale ou détaillée sur un sujet particulier et aucune déclaration ni confirmation, expresse ou implicite, n’est faite à l’égard de son exactitude, de son opportunité ou de son intégralité. Ce propos ne vise pas à fournir de conseils de nature financière, juridique, comptable ou fiscale et ne devrait pas servir à cette fin. EDC et l’auteur se dégagent de toute responsabilité à l’égard des pertes ou des dommages attribuables à l’utilisation des renseignements qui y sont énoncés ou encore à leur inexactitude ou aux erreurs ou aux omissions qu’ils peuvent contenir.

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 Biographies

 

Peter G. HallPeter G. Hall
Vice-président and économiste en chef

Arrivé à Exportation et développement Canada (EDC) en novembre 2004, M. Hall compte plus de 25 années d'expérience de l'analyse et des prévisions économiques. Il est chargé de superviser les analyses économiques, les évaluations des risques-pays de même que les activités des groupes de recherche de la Société. M. Hall formule également des conseils stratégiques aux cadres supérieurs d'EDC. Il agit comme conférencier, participe à des tables rondes internationales de même que des forums sur les politiques et commente régulièrement l'évolution de l'économie mondiale et les enjeux propres au commerce extérieur du Canada à la télévision, à la radio et dans la presse écrite. En outre, il signe le très populaire Propos de la semaine, accessible en format imprimé et vidéo, où il traite de diverses questions économiques marquant l'actualité internationale.

Avant d'entrer à EDC, M. Hall a dirigé le Service des prévisions économiques du Conference Board du Canada. Il a occupé la présidence de la Canadien Association for Business Economics, regroupement national de 600 économistes, et de sa plus importante antenne régionale, l'Ottawa Economics Association. M. Hall est par ailleurs membre bénévole du conseil et du comité de deux écoles privées à Ottawa. Il est diplômé en économie de l'Université Carleton et de l'Université de Toronto.

Stuart BergmanStuart Bergman
Économiste en chef adjoint et directeur de groupe Centre d'information économique et politique

Stuart Bergman est économiste en chef adjoint et directeur de groupe, Centre d'information économique et politique, à Exportation et développement Canada (EDC) depuis mars 2011. Il occupait auparavant le poste de directeur de groupe, Analyse et prévisions économiques. Dans le cadre de ses fonctions, M. Bergman assure le leadership et la direction d'un groupe varié et hautement spécialisé d'économistes, d'analystes des risques politiques et de professionnels de la veille. Il conseille aussi les équipes sectorielles et les cadres supérieurs d'EDC sur l'atténuation des risques transactionnels et de portefeuille, ainsi que sur la planification générale et les activités de développement des affaires. Il représente par ailleurs EDC à des forums économiques nationaux et internationaux. Il est souvent appelé à accorder des entrevues aux médias et à agir comme conférencier au Canada et ailleurs dans le monde.

M. Bergman a fait des études supérieures en économie et relations internationales à la School of Advanced International Studies de l'Université Johns Hopkins, aux États-Unis.

 

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