Le défi du commerce canadien : jumeler volume à plus de valeur
Le Canada est une nation commerçante dont le succès se définit souvent par le volume des exportations, l’accès aux marchés et la diversification. Ces aspects – incontournables – ne doivent pas faire oublier une question encore plus importante : quelle est la contribution de nos échanges commerciaux à la richesse de l’économie canadienne?
Depuis la Confédération, les ressources naturelles forment le socle du développement économique du Canada. Qu’il s’agisse des exportations de fourrures, de poissons ou encore de carburants, les vagues successives d’extraction des matières premières ont contribué à façonner notre réussite dans l’arène commerciale et notre rôle au sein de l’économie mondiale. Ces ressources ont également donné naissance à des filières prospères dans la fabrication qui jouent un rôle vital en amont dans les chaînes d’approvisionnement nord-américaines essentielles, qui sont étroitement intégrées. Ces chaînes fournissent des intrants d’une importance primordiale pour la production à l’échelle continentale, en particulier dans la plus grande économie de la planète.
Le Canada doit récolter plus de valeur de ses exportations
S’il est vrai que « les activités de forage et d’expédition » des matières premières produisent un certain niveau de rendement, elles n’englobent pas forcément tout le potentiel de richesse. À vrai dire, elles peuvent exposer le Canada à la coercition économique et d’autres fragilités étant donné que ces ressources peuvent souvent être obtenues ailleurs. Les graines de canola brutes en sont le parfait exemple. Comme elles constituent un aliment de base dans un monde en pleine croissance et de plus en quête de denrées, ses prix peuvent fluctuer en fonction de l’offre et de la demande. Les grands acheteurs peuvent également détenir un pouvoir disproportionné et se substituer aux fournisseurs pour diverses raisons de nature stratégique ou commerciale.
Et la transformation du canola en huile et en tourteaux, de même que la création de plus de produits à valeur ajoutée autour de ces produits dérivés, accroît le niveau de rendement. Cette activité agit comme un puissant levier stratégique puisque le capital et le savoir-faire requis ne sont pas aussi faciles à obtenir que le canola lui-même. Dans l’économie mondiale actuelle, les pays qui réussissent le mieux dans la sphère commerciale ne sont pas toujours ceux qui exportent le plus. Ce sont ceux qui sont présents dans les étapes les plus spécialisées et qui offrent la plus forte valeur du processus de production.
À ce propos, l’indice de complexité économique (l’Economic Complexity Index) jette un éclairage sur les rouages de cette dynamique. Les économies produisant des biens diversifiés, distinctifs et difficiles à reproduire sont souvent plus riches, plus productives et plus résilientes. Voilà pourquoi des pays comme le Japon, la Corée du Sud, l’Allemagne et les États-Unis accaparent une part plus substantielle du commerce mondial.
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Le Canada à la traîne dans l’activité commerciale à plus forte valeur
Le Canada semble en revanche emprunter un chemin diamétralement opposé. De fait, depuis le milieu des années 1990, notre économie perd en complexité. Ce constat peut sembler abstrait, mais ses répercussions sont bien réelles. Les estimations compilées par l’équipe de recherche stratégique d’Exportation et développement Canada (EDC) montrent que le passage à des stades plus avancés du processus de production pourrait faire grimper le PIB de 98 milliards de dollars d’ici 2035, soit environ 2 500 dollars par personne.
Comment expliquer ce recul? Les causes sont multiples : la disparition d’innovateurs nationaux comme BlackBerry et Nortel; la concurrence accrue de la Chine, qui a grimpé rapidement l’échelle de la valeur ajoutée ces dernières décennies. À ces causes s’ajoute le défi posé par l’attractivité du secteur des produits de base. En effet, la vigueur du secteur des ressources peut modifier la cadence de l’investissement dans les domaines comme le traitement en aval, les technologies adjacentes et les services axés sur le savoir.
La forte intégration du Canada avec les États-Unis est aussi à l’origine de cette situation. Si l’accès à la plus grande économie du monde a été un avantage indéniable, il n’en demeure pas moins qu’elle infléchit la volonté de notre pays à se moderniser. Ainsi, même si le Canada excelle déjà dans des activités comme l’extraction, la fabrication et l’exportation, d’autres nations tirent parti de la valeur liée à d’autres dimensions comme le traitement, la conception, la prestation de services, le positionnement de marque et la propriété intellectuelle.
Voici pourquoi le Canada doit progresser dans les chaînes de valeur mondiales
Dans nombre de secteurs, l’extraction des ressources, soit dans les activités intermédiaires de la chaîne d’approvisionnement – et notamment l’assemblage de base ou les services standardisés – procure la plus faible valeur. Les gains les plus substantiels se trouvent dans les activités en début de cycle comme la recherche et développement de base et appliquée, la conception, la conceptualisation ou encore dans les activités de fin de cycle comme le positionnement de marque, le marketing, la logistique spécialisée et les services après-vente. Si le Canada veut rehausser la valeur de son secteur des exportations, il doit se rapprocher de ces limites où le revenu, la productivité et la compétitivité ne sont pas des acquis, mais obtenus au prix de certains efforts.
Concrètement, qu’est-ce que cela signifie? Tout d’abord, qu’il faut reconnaître que la complexité économique devrait être un objectif stratégique, et non une dimension secondaire. Nous devons nous servir de façon plus délibérée du commerce pour aider les entreprises canadiennes à passer à des fonctions à plus forte valeur, y compris l’ingénierie, les logiciels, la logistique, le financement et le support après-vente.
Or, ce virage exigera l’accès à des capitaux patients et tolérants aux risques à défaut de quoi les entreprises tentant de passer à des produits plus avancés ou à des marchés plus complexes seront limitées à mener des activités à moindre valeur.
Il en va de même pour l’innovation. Le Canada gère avec brio les talents et la recherche, mais manque de constance pour ce qui de transformer ces forces en entreprises capables de se développer, en propriété intellectuelle préservée et en succès commercial au pays. Le défi ne se limite pas à l’invention. Il touche aussi à la rétention même de la valeur. Pour ce faire, il faudra développer des capacités plus pointues en sciences, technologies, ingénierie et mathématiques (STIM), des formations techniques plus solides, des métiers qualifiés et parvenir à un meilleur arrimage entre le développement de la main-d’œuvre et la demande des entreprises.
L’infrastructure ne sera pas en reste. Désormais, la capacité de mettre en place des circuits plus rapides, davantage axés sur le numérique et mieux coordonnés fait partie de l’équation de la compétitivité.
Même la diversification des marchés devrait être envisagée sous cet angle. La vente des mêmes exportations de faible valeur à plus de pays peut certes réduire le risque de concentration, mais cela n’infléchira pas la trajectoire de croissance du Canada. La diversification engendre le plus de retombées quand elle aide les entreprises à passer à des segments de commerce davantage axés sur le savoir et à plus forte valeur.
Ce constat ne suppose nullement que le Canada doive renoncer à ses atouts traditionnels. Notre économie fondée sur les ressources, nos capacités industrielles et notre proximité avec les États-Unis restent des avantages notables. Cependant, pour réaliser une croissance plus tonique et durable, il sera crucial d’en extraire plus de valeur, et notamment en descendant en aval lorsque cette décision s’impose, en intégrant plus de services et de technologies à nos exportations et en conservant davantage ici même au pays les activités de commercialisation et la valeur de la propriété intellectuelle.
Dans une économie mondiale plus fragmentée, les nations qui réussiront le mieux ne sont pas ipso facto celles qui sont les plus actives dans la sphère des échanges commerciaux. Ce seront celles qui sauront tirer le plus de valeur de leurs activités commerciales sur la scène internationale. Et le Canada devrait aspirer à devenir l’un d’eux.
Conclusion : de l’importance de la place du Canada dans les chaînes de valeur mondiale
Compte tenu des recalibrages géopolitiques et du recours au commerce comme outil stratégique, la diversification actuelle des marchés paraît un choix logique, mais elle ne devrait pas être une finalité en soi. Mesurer le succès en déterminant la part des exportations vers des marchés donnés peut toutefois nous faire perdre de vue l’essentiel.
L’intérêt actuel pour la diversification s’inscrit dans une stratégie industrielle plus vaste dont l’objectif est d'optimiser la place du Canada dans les chaînes de valeur mondiales. Le véritable défi ici n’est pas tant de savoir qui sont nos partenaires commerciaux, mais bien quel est notre positionnement dans les chaînes de valeur mondiales au sein de secteurs stratégiques. En privilégiant une approche plus délibérée d’intégration de la chaîne de valeur, nous aidons le Canada à tirer parti de ses forces stratégiques, à améliorer sa résilience économique et, au final, à pérenniser sa croissance.
Nous tenons à remercier chaleureusement Prerna Sharma, économiste principale, et Malcolm Fisher, analyste associé ainsi que toute l’Équipe des études fondées sur des données, de l’analyse économique et de la modélisation à EDC.
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