L’exploitation minière canadienne en Amérique latine : perspectives
Précisions au sujet de l’auteur
Daniel Benatuil
Analyste principal | Centre de renseignement économique et politique
Karicia Quiroz
Economiste | Renseignements sur les Pays et les Secteurs
William Thomas
Associé principal | Renseignements sur les pays et les secteurs
Dans cet article :
- Les forces du secteur minier canadien, au pays et en Amérique latine
- Pourquoi l’Amérique latine est-elle importante pour l’investissement minier canadien?
- Les débouchés miniers en Amérique latine : le cuivre, le lithium et les minéraux critiques
- Le risque politique dans le secteur minier d’Amérique latine
- Comment le risque minier a-t-il évolué? Où sont les occasions prometteuses?
- Le Canada et l’Amérique latine : un arrimage stratégique dans le secteur minier
Depuis plus de trois décennies, les sociétés minières canadiennes comptent parmi les investisseurs étrangers les plus actifs en Amérique latine et dans les Antilles (ALA). Leur présence va bien au-delà des actifs actuellement en exploitation, puisqu’ils occupent aussi une place importante dans les nombreux projets en cours de développement. Cette présence appuie également les exportations canadiennes de matériel, de technologie et de services commerciaux dans l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement minière.
Alors que la demande mondiale de minéraux critiques s’accélère et que la sécurité de la chaîne d’approvisionnement devient une priorité stratégique, l’expertise sectorielle approfondie du Canada et sa présence régionale établie constitueront d’importants atouts concurrentiels dans les années à venir.
Points à retenir
- On retrouve en Amérique latine plus de la moitié des actifs miniers mondiaux du Canada à l’étranger.
- Il s’agit d’une région névralgique pour l’approvisionnement en cuivre, en lithium et en autres minéraux liés à l’électrification.
- Les risques politiques évoluent, la nationalisation cédant la place aux pressions réglementaires et sociales.
- Les débouchés restent solides, mais varient considérablement par pays et par produit.
Les entreprises canadiennes disposent d’une très bonne expertise dans les domaines du financement et des pratiques environnementales, sociales et de gouvernance (ESG), ainsi que d’un savoir-faire minier.
Le Canada est un chef de file mondial de l’exploitation minière. Il produit plus de 60 minéraux et métaux et se classe parmi les cinq premiers producteurs mondiaux de potasse, d’or, d’aluminium, de nickel, d’uranium et de métaux du groupe du platine. La Stratégie canadienne sur les minéraux critiques est axée sur l’expansion de la production et le renforcement sélectif de sa capacité de transformation et de raffinage afin de solidifier son rôle de fournisseur fiable pour les marchés industriels, énergétiques et stratégiques à l’échelle mondiale, comme celui de la défense. Le Canada, un carrefour mondial du financement et du savoir-faire miniers, héberge plus de 40 % des sociétés minières et d’exploration cotées au monde et peut compter sur un solide écosystème minier (matériel, technologies et services).
Plus des deux tiers des actifs miniers canadiens étant situés à l’étranger, le secteur déploie naturellement ses capitaux, son savoir-faire et ses partenariats vers des pôles miniers étrangers stratégiques, plus précisément l’ALA. L’investissement direct canadien à l’étranger (IDCE) soutient également l’activité économique d’ici en facilitant les exportations, en générant des revenus d’investissements et en stimulant la compétitivité, ce qui souligne la valeur économique plus large de l’investissement minier du Canada en ALA.
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Le Canada est l’un des plus importants investisseurs miniers au monde. Les actifs miniers canadiens à l’étranger ont atteint 240,6 milliards de dollars en 2024, 51 % se trouvant dans la région de l’ALA (123,5 milliards de dollars). En excluant les actifs canadiens aux États-Unis, la part de l’ALA passe à 64 %, ce qui souligne l’importance de la région pour la diversification des intérêts miniers du Canada à l’échelle mondiale (figure 1). Le Chili, le Brésil, le Mexique, le Pérou et l’Argentine représentent près des trois quarts de l’investissement minier total du Canada dans la région de l’ALA.
Source : Ressources naturelles Canada et Services économiques d’EDC. Les chiffres étant arrondis, les totaux ne correspondent pas toujours à la somme des composantes. Pour en savoir plus, voir la page Actifs miniers canadiens de Ressources naturelles Canada.
La région de l’ALA est un joueur incontournable sur l’échiquier mondial des minéraux et des métaux, puisqu’elle peut produire à grande échelle et dispose de réserves importantes pour répondre à la demande actuelle et future. Plusieurs pays de la région se classent parmi les cinq principaux producteurs mondiaux de cuivre, de lithium, de molybdène, d’argent, de zinc, d’étain, de niobium, de minerai de fer, de bauxite et d’alumine. Certains disposent également de réserves qui leur confèrent un net avantage, comme le Brésil (éléments des terres rares) qui possède la deuxième plus grande réserve après la Chine (figure 2).
Sources : U.S. Geological Survey (USGS), Mineral Commodity Summaries 2026/Services économiques d’EDC. Les parts de la production et des réserves ainsi que les classements reflètent les estimations pour 2025. Les réserves s’entendent des quantités économiquement exploitables en fonction de la technologie et des prix actuels.
Sélection de produits de base (liste non exhaustive) présentée pour les cinq principaux marchés canadiens dans la région de l’ALA selon les actifs miniers canadiens à l’étranger en 2024. Pour le minerai de fer, la production est mesurée en fonction du minerai utilisable, et les réserves sont exprimées en fonction de la teneur en fer (Fe) pour assurer la comparabilité entre les pays.
Le cuivre demeure le principal levier de croissance dans la région grâce à la taille du secteur, une capacité de production déjà établie et des réserves imposantes. Le Chili et le Pérou répondent à une part importante de la demande découlant de l’électrification et de la transition énergétique, puisqu’ils représentent ensemble 35 % de la production mondiale. Le lithium gagne également en importance, le Chili et l’Argentine comptant parmi les principaux producteurs et détenteurs de réserves mondiaux.
Au-delà de ces produits de base, la région tire aussi très bien son épingle du jeu pour ce qui est de plusieurs autres métaux industriels, dont le molybdène, le zinc, l’étain et le niobium, mettant en évidence l’étendue de ses ressources minérales. Les métaux précieux, en particulier l’or et l’argent, demeurent également d’importantes sources de recettes d’exportation.
Des produits de base à volume élevé comme le minerai de fer, la bauxite et l’alumine sont aussi produits à grande échelle, tandis que les minéraux critiques, dont le nickel, les éléments des terres rares et le graphite, représentent des occasions de croissance à plus long terme, à mesure que les projets passent du stade de l’exploration à celui du développement.
Toutefois, des contraintes structurelles influeront sur les résultats. La région reste axée sur les exportations de ressources primaires, une part importante étant destinée à l’Asie, en particulier à la Chine, et sa capacité de traitement demeure limitée. En outre, le secteur minier exige de lourds investissements et présente un cycle d’exploitation très long, tandis que des contraintes liées aux infrastructures et aux permis peuvent retarder le développement des projets.
Dans l’ensemble, les possibilités sont importantes, mais inégales selon les pays, les produits et les projets.
L’évolution des risques miniers en Amérique latine
Le risque politique dans le secteur minier peut être divisé en trois grandes catégories :
- Le risque d’expropriation ou d’ingérence du gouvernement fait référence aux mesures gouvernementales qui portent atteinte à la valeur ou à la propriété d’un projet. On pense par exemple à la nationalisation des ressources, à une refonte de la fiscalité minière ou à une révision des conditions d’octroi des permis ou des contrats.
- Le risque de violence politique englobe les perturbations, comme les manifestations, les barrages et les tensions sociales, qui interrompent les activités et les chaînes d’approvisionnement.
- Le risque de non-transfert et de non-convertibilité survient lorsque les entreprises sont confrontées à des restrictions concernant le transfert d’argent hors d’un pays. Il peut s’agir, entre autres, de restrictions sur l’accès aux devises étrangères ou le rapatriement de bénéfices.
Le risque politique dans le secteur minier de l’ALA a considérablement évolué au fil du temps, parallèlement à l’évolution des cycles des produits de base et des priorités politiques. Pendant une grande partie du XXe siècle, le risque était surtout lié à l’agitation ouvrière, le nationalisme des ressources et l’interventionnisme de l’État. La libéralisation des marchés dans les années 1990, combinée à la hausse de la demande mondiale, a stimulé les investissements étrangers et a permis aux entreprises canadiennes d’établir une forte présence régionale.
Ce modèle a commencé à battre de l’aile pendant le boom des produits de base de 2003 à 2013, alors que les gouvernements populistes, répondant aux pressions en faveur de la redistribution, ont misé sur le nationalisme des ressources en imposant des redevances plus élevées, des taxes sur les surprofits et une réglementation plus stricte. Dans les années 2010, l’intégration des enjeux environnementaux, notamment la rareté et la contamination de l’eau, conjuguées à la reconnaissance des droits territoriaux autochtones, a propulsé l’acceptabilité sociale au premier plan des priorités de l’industrie minière.
Après la chute du cours des produits de base en 2014, les recettes et le soutien du gouvernement se sont resserrés, tandis que la grogne a monté relativement au partage des retombées et aux incidences environnementales, contribuant ainsi à la résurgence des risques d’expropriation ou d’ingérence du gouvernement et de violence politique.
Le Panama est un exemple récent très pertinent du risque d’expropriation ou d’ingérence. La fermeture de la mine Cobre Panama en 2023 (à la suite d’une décision de la Cour suprême, qui a invalidé son contrat) a fait perdre au pays l’un de ses plus importants investissements miniers. De même, bien que de façon moins directe, des tensions ont fait surface au Chili et au Pérou, où la modification des redevances et l’incertitude liée à l’octroi des permis ont miné la rentabilité des projets et refroidi considérablement l’ardeur des investisseurs.
Parallèlement, les risques de violence politique se sont également accrus. Le Pérou et le Chili ont connu une forte augmentation des conflits liés à l’exploitation minière entre 2000 et 2020, ce qui a entraîné des perturbations opérationnelles répétées.
Bien que le risque de non-transfert et de non-convertibilité soit moins répandu dans la région de l’ALA, il s’agit d’une préoccupation qui a marqué certains marchés, comme l’Argentine de 2019 à 2025 : le pays a mis en œuvre des mécanismes de contrôle des changes et de restriction des capitaux qui ont limité le rapatriement des bénéfices, le service de la dette et l’accès aux intrants importés.
Deux mineurs passent devant un gros camion de transport dans une mine de cuivre au Chili.
Malgré ces risques, les principaux territoires miniers de l’ALA continuent de se démarquer par rapport à de nombreux autres territoires à l’échelle mondiale, car ils semblent moins touchés par le nationalisme des ressources et les risques politiques. Même si les tensions augmentent, les risques sont également devenus plus nuancés au sein de ces pays : le Chili compte des institutions solides et des normes environnementales très rigoureuses; le sous-sol péruvien est riche en ressources, mais son climat sociopolitique est volatil; au Brésil, l’ampleur des activités minières est proportionnelle à la complexité réglementaire; les débouchés au Mexique sont entravés par l’incertitude réglementaire, et l’Équateur et l’Argentine offrent un beau potentiel pour les nouveaux projets, mais exigent de solides cadres d’atténuation des risques politiques.
Fait à noter, la roue tourne à nouveau pour le cycle politico-minier. Pour les minéraux critiques, l’offre est limitée et la demande explose, ce qui engendre des revenus exceptionnels pour les producteurs et les gouvernements et suscite un regain d’intérêt pour l’exploitation du potentiel en ressources de la région dans un contexte de croissance économique atone et de tensions budgétaires.
De nombreux pays adoptent (ou envisagent) des stratégies à long terme pour les minéraux critiques. Certains renversent des politiques passées (par exemple, le Panama discute de la réouverture de sa grande mine de cuivre), tandis que d’autres optent pour des approches hybrides ou partielles reposant sur des lois sectorielles, le recensement des ressources et des mesures axées sur les projets.
Sur le front politique, les récents changements politiques de la région dans des marchés clés pourraient alléger les pressions réglementaires et fiscales, tandis que les élections qui auront lieu cette année au Pérou, en Colombie et au Brésil pourraient contribuer à cette tendance. Le cycle politique continu de l’ALA définira la façon dont les principaux territoires miniers font face aux risques persistants et soutiennent l’attrait de la région pour l’investissement minier, un aspect essentiel pour les investisseurs canadiens ayant des intérêts établis dans la région.
Dans l’ensemble, les risques politiques relatifs à l’exploitation minière de l’ALA sont devenus plus complexes et étroitement liés à la gouvernance et à la dynamique sociale, mais ils demeurent gérables et présentent des différences de plus en plus marquées d’un marché à l’autre. Cela renforce la nécessité pour les investisseurs canadiens d’adopter des stratégies de risque adaptées et propres à chaque pays.
Selon Christian Daroch, gestionnaire régional principal à Exportation et développement Canada (EDC) pour le Chili, l’Amérique latine demeure une pierre angulaire de l’investissement minier canadien, grâce à l’abondance des minéraux critiques et à des partenariats bien ancrés dans des marchés clés.
« Alors que certains pays, comme le Chili, jouent un rôle de pilier dans la région grâce à des institutions solides et à une expertise minière approfondie, l’ensemble de l’Amérique latine offre des débouchés aux entreprises canadiennes qui offrent des technologies et des services et proposent une approche responsable à long terme pour le développement de projets. »
Stephen Goodman, responsable de l’écosystème des minéraux critiques et des infrastructures à EDC, ajoute : « Pour l’écosystème minier du Canada, l’Amérique latine est un point d’ancrage stratégique à l’échelle internationale en raison de l’importance de ses ressources en minéraux critiques et à des relations stables et constructives de longue date qui continuent de soutenir l’investissement, l’expertise et les partenariats à long terme du Canada. »
Les relations minières entre le Canada et l’ALA constituent un partenariat mutuellement bénéfique. Alors que l’ALA profite du financement, de l’expertise technique et de l’écosystème minier du Canada – ce qui comprend notamment les entreprises de la filière minière (matériel, technologies et services) –, la sécurité économique et les chaînes d’approvisionnement du Canada dépendent de plus en plus de la qualité de la réserve minérale et du portefeuille de projets de l’ALA.
Prenons l’exemple de l’aluminium : le Canada n’extrait pas de bauxite au pays et compte sur la bauxite et l’alumine importées (dont une grande partie provient de pays comme le Brésil) pour soutenir sa capacité de transformation métallurgique, en particulier au Québec. Cela souligne à quel point l’approvisionnement en amont auprès de l’ALA sous-tend l’un des secteurs industriels clés du Canada.
L’avantage du Canada réside dans son écosystème minier intégré – regroupant les marchés des capitaux, le financement de projets, l’expertise en ingénierie et les pratiques ESG – qui soutient le développement de projets dans des environnements complexes. Ces capacités sont particulièrement pertinentes, car la viabilité des projets repose sur l’acceptabilité sociale et la conformité réglementaire et suppose de longs délais de développement.
Les forces canadiennes en matière de mobilisation communautaire et autochtone, de gouvernance et de gestion environnementale (p. ex., l’intendance de l’eau et la sécurité des parcs à résidus) sont des facteurs de différenciation clés dans la région de l’ALA. L’adoption croissante de cadres d’origine canadienne, comme l’initiative Vers le développement minier durable de l’Association minière du Canada, témoigne de l’intérêt que revêtent des normes crédibles et vérifiables qui renforcent la confiance entre les collectivités, les organismes de réglementation et les investisseurs.
Pour le Canada, l’ALA joue un rôle important dans la diversification et la résilience de l’offre, compte tenu de son rôle dans la gestion de la forte demande liée à l’électrification, à la fabrication de pointe, aux technologies numériques et à la défense. Cependant, une contrainte commune demeure : la capacité de traitement limitée dans l’hémisphère. Même lorsque les minéraux sont extraits dans les Amériques, le traitement intermédiaire est souvent concentré ailleurs, en particulier en Chine. La construction de nouvelles fonderies et raffineries est complexe et nécessite beaucoup de capital et suppose de longs délais ainsi que des exigences ESG plus strictes et des conditions économiques qui peuvent freiner le financement. Cela dit, des avancées se dessinent, notamment sous la forme de nouveaux projets de fonderie de cuivre en cours de développement au Chili.
Bref, le partenariat entre le Canada et l’ALA est très complémentaire. Le Canada fournit des capitaux, de l’expertise et des normes reconnues mondialement, tandis que l’ALA détient les ressources en minéraux critiques dont le monde a besoin. La principale lacune demeure le passage de la simple extraction à une meilleure transformation et rétention de la valeur, un objectif que les deux régions s’efforcent d’atteindre.
Comment les entreprises canadiennes peuvent-elles croître dans le secteur minier de l’Amérique latine?
La participation de longue date du Canada dans le secteur minier de l’ALA a permis de bâtir une expertise approfondie et de solides relations commerciales. Elle s’illustre aussi clairement comme un modèle de réussite en matière de diversification : en soutenant la croissance des actifs miniers canadiens à l’étranger, l’augmentation de l’IDCE dans le secteur minier de l’Amérique latine peut générer des retombées économiques positives en facilitant les exportations, en générant des revenus d’investissements et en stimulant la compétitivité.
La prochaine phase de croissance minière profitera aux entreprises qui reconnaissent trois réalités :
1. L’exploitation minière est de plus en plus façonnée par des facteurs politiques, climatiques et sociaux.
2. Les risques sont institutionnels et relationnels, pas seulement géologiques.
3. La diversification des marchés, des chaînes d’approvisionnement et des partenariats est essentielle.
À mesure que la concurrence mondiale s’intensifie ‒portée notamment par la politique industrielle étatsunienne, les chaînes d’approvisionnement intégrées de la Chine et la stratégie de l’Europe axée sur le climat ‒, la capacité du Canada à tirer parti de sa présence régionale et des forces de son écosystème sera primordiale pour décupler son avantage concurrentiel et soutenir les possibilités d’investissement et de croissance des exportations futures.
L’expertise d’EDC sur les marchés, ses solutions de financement et son Programme de jumelage d’affaires peuvent aider les entreprises canadiennes à tirer parti de ces atouts stratégiques pour assurer leur réussite commerciale à long terme.