La mondialisation : la transformation et pas la capitulation
Précisions au sujet de l’auteur
Ross Prusakowski
Économiste en chef adjoint
Dans cet article :
Au cours des 10 dernières années, l’économie mondiale a été confrontée à de nombreux défis, ce qui en a incité plusieurs à affirmer que l’ère de la mondialisation était révolue. Après des décennies à stimuler la croissance économique, l’innovation et les flux d’investissements (et, au passage, à aider des millions de personnes à échapper à la pauvreté), cette mégatendance, selon certains, aurait atteint son point culminant. On présume largement que les tarifs douaniers, les guerres commerciales, la fragmentation géopolitique de même que le choc de la pandémie et la reprise subséquente sont venus à bout de la mondialisation.
Or, notre analyse semble indiquer le contraire.
Certes, ces défis perturbent et même modifient les rouages de la mondialisation, mais ils ne suffisent pas à oblitérer ses avantages ou son influence. Les vecteurs de connectivité du monde assurent le fonctionnement du monde actuel. Il s’agit notamment de la technologie, des communications et de l’interdépendance économique, qui rendent pratiquement impossible un renversement complet de situation. Ce à quoi nous assistons n’est pas la fin de la mondialisation, mais plutôt à sa transformation.
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Dans le milieu des affaires internationales, la mondialisation est synonyme d’intensification des liens et de l’interdépendance au sein des économies mondiales, ce qui facilite la circulation des biens et des services au-delà des frontières. Il existe de nombreuses façons d’aborder et de percevoir la mondialisation. À notre avis, sa principale mesure est l’évolution du commerce exprimé en part du produit intérieur brut (PIB) mondial (voir graphique 1).
Après plus de 150 ans de développement économique, technologique et politique, il est clair que l’économie mondiale est plus que jamais branchée. Mais les progrès n’ont pas toujours été harmonieux ni linéaires.
Commerce mondial par rapport au PIB et moyenne mobile sur cinq ans (en %, termes nominaux)
Source : Klasing & Milionis 2014 (1871-1949), Penn World Table (1950-1969), Banque mondiale (1970-2024).
La croissance rapide du commerce international et de la mondialisation au début des années 2000 a été portée par l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’incidence d’Internet sur les flux commerciaux. Cette période a connu une croissance presque inégalée. Mais au cours du siècle dernier, la part du commerce dans le PIB mondial a fluctué. De 1912 jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le commerce a diminué en raison de la guerre, de la Grande Dépression et de la fragmentation politique. Après une période d’expansion, le commerce a de nouveau reculé au début des années 1980, les taux d’intérêt et les chocs pétroliers déclenchant un léger repli.
Depuis la crise financière mondiale de 2008, la part du commerce international est relativement stagnante. Au départ, les mesures protectionnistes et les politiques commerciales se sont multipliées dans le monde entier, alors que les gouvernements cherchaient à protéger les industries névralgiques et leur électorat lors des bouleversements économiques.
Cette tendance s’est poursuivie tout au long du premier mandat de M. Trump et du Brexit (le retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne), qui ont mis à mal des relations commerciales de longue date, et s’est accélérée depuis que le nouveau gouvernement étatsunien est arrivé au pouvoir au début de 2025. Les nouveaux tarifs douaniers et les nouvelles restrictions commerciales des États-Unis ont incité ses principaux partenaires commerciaux à prendre des mesures de représailles, ce qui a fait bondir les coûts pour les entreprises et perturbant les chaînes d’approvisionnement. Les deux tiers des entreprises mondiales déclarent avoir subi des hausses de coûts tangibles liées à l’incertitude des politiques commerciales et aux droits de douane.
La pandémie mondiale a d’autant plus perturbé les chaînes d’approvisionnement, ce qui a entraîné une flambée des coûts et l’épuisement des stocks, et au passage, amplifié ces tendances. En conséquence, les entreprises et les gouvernements ont adopté des stratégies, comme la relocalisation de proximité (nearshoring), pour renforcer leur résilience face à l’incertitude.
Si la part globale du commerce dans le PIB mondial est une mesure essentielle de la mondialisation, d’autres indicateurs peuvent révéler comment elle évolue. Par exemple, la distance parcourue par les marchandises importées donne une idée de l’évolution des chaînes d’approvisionnement et de l’intégration mondiale.
Comme le démontre le graphique 2, la distance moyenne des importations pondérée en fonction des échanges commerciaux a considérablement progressé depuis 2000. Bien que la Chine ait adhéré à l’OMC en 2001, il a fallu plusieurs années avant que les répercussions ne soient ressenties dans les chaînes d’approvisionnement. Entre 2003 et 2012, la mondialisation s’est accélérée alors que les distances d’importation augmentaient rapidement. La Chine était certes un acteur clé, mais d’autres économies émergentes comme le Vietnam, l’Inde, le Brésil, le Mexique, le Pérou, le Chili, la Malaisie et d’autres ont également joué un rôle majeur.
Distance des importations pondérée en fonction du commerce international (en km)
Source : Organisation mondiale du commerce, Haver Analytics et EDC.
Les données sur la distance parcourue appuient l’analyse voulant que l’élan de la mondialisation ait ralenti ces dernières années. Bien que la distance parcourue par les importations ait continué d’augmenter (malgré les défis et le remaniement des chaînes d’approvisionnement mondiales), la croissance a marqué le pas par rapport à la première décennie du siècle. Malgré les tensions exercées sur les chaînes d’approvisionnement, la mondialisation n’a pas fait marche arrière.
Il est important de noter que ces données ne couvrent que le commerce des marchandises et ne tiennent pas compte des services. Nous vivons à une ère où la technologie et les réseaux de communication permettent une connexion sans faille à l’échelle de la planète, il s’agit d’une omission de taille. L’importance des exportations de services continue de croître et, pour les économies avancées comme le Canada, les services deviennent une part de plus en plus vitale du commerce.
Des données limitées recueillies à l’échelle mondiale laissent à penser que la mondialisation avance avec force dans le domaine des exportations de services, alors que les services financiers transfrontaliers, les offres dans le domaine de l’éducation et l’augmentation du tourisme mondial se maintiennent. Cette analyse démontre que la mondialisation ne cède pas de terrain. À notre avis, il serait difficile pour presque tous les obstacles géopolitiques de véritablement déstabiliser la mondialisation en raison de ces trois facteurs structurels dominants :
- La technologie et les communications : Les plateformes numériques, l’infonuagique et l’instantanéité des communications ont rendu la collaboration transfrontalière très fluide. Les entreprises peuvent coordonner la production, le marketing et la logistique sur tous les continents en temps réel. Il n’est pas facile de faire disparaître cette interrelation; même si le commerce tangible se ralentit, l’échange d’idées, de services et de données continuera de lier les économies.
- L’interdépendance économique : Les chaînes d’approvisionnement mondiales sont profondément intégrées. Des semi-conducteurs jusqu’aux produits pharmaceutiques, les réseaux de production couvrent plusieurs pays. Le rapatriement (reshoring) et « l’économie d’affinité » (friend-shoring) peuvent réduire certaines vulnérabilités, mais le démantèlement complet de ces réseaux serait prohibitif et perturbateur, ce qui fait en sorte que les entreprises ne peuvent pas facilement entreprendre ce type de démarches.
- L’innovation et le renforcement des capacités : Aujourd’hui, le commerce ne se limite pas aux marchandises; c’est une question de capacités. Prenons, par exemple, les technologies propres, les techniques de fabrication de pointe et d’autres capacités de pointe. Le matériel comme tel dépend de vastes chaînes d’approvisionnement à l’échelle de plusieurs pays et entreprises aux quatre coins du globe, tandis que les logiciels sous-jacents et la recherche sont la responsabilité de dizaines, voire de centaines d’autres personnes qui sont également dispersées un peu partout sur la planète. Le réseau établi pour accomplir tout ce travail est trop complexe et intégré pour être facilement démantelé. Tout comme la mise en place d’un conteneur maritime standardisé a révolutionné le commerce international au siècle dernier; aujourd’hui, les interrelations virtuelles font de même.
Nous n’entrevoyons pas la fin de la mondialisation, certes, mais nous nous attendons à ce que les événements et les défis commerciaux la contraignent à évoluer. Pour raffermir leur activité tout en maintenant les avantages conférés par des chaînes d’approvisionnement diversifiées, les entreprises se tourneront vers la régionalisation du commerce. Il est probable qu’elles optent pour une expansion au sein de blocs commerciaux comme l’Union européenne (UE), les pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE) et le trio Canada–États-Unis–Mexique.
Au début du 21e siècle, les entreprises ont donné la priorité aux coûts avant tout. Aujourd’hui, la résilience compte davantage. Les entreprises multiplient leurs chaînes d’approvisionnement et les diversifient, même à des coûts plus élevés, pour se prémunir contre le choc des tarifs douaniers, des pandémies et des enjeux géopolitiques.
La mondialisation subit des tensions, mais elle ne périclite pas. Les vents tarifaires et les tensions politiques vont remodeler les structures commerciales. Toutefois, la technologie, les communications et les intérêts économiques communs rendent peu plausible un repli total. À l’avenir, on pourrait se retrouver avec une forme de mondialisation plus fragmentée et plus régionalisée, qui privilégie la résilience et la durabilité plutôt que l’efficacité pure et simple. Pour les entreprises et les décideurs, le défi est clair : il faut s’adapter à cette nouvelle réalité sans perdre de vue les possibilités que continue d’offrir l’intégration mondiale.
En somme, la mondialisation est en pleine mutation, mais le monde reste profondément connecté et il est peu probable que ça change. Si on se reporte au graphique 1, on constate que le commerce et la mondialisation ont été confrontés à de nombreux défis au fil du temps. On observe aussi que le monde continue de devenir encore plus interdépendant. Consultez l’indice de confiance commerciale d’EDC pour connaître la perspective des exportateurs quant à l’évolution de leur entreprise et de la conjoncture.