Dans l’économie mondiale où les liens sont tissés serrés, il est difficile de faire cavalier seul. Dans le Propos de la semaine dernière, j’ai déclaré que les nations de l’OCDE risquent de donner une interprétation erronée à la montée actuelle des taux d’inflation, ce qui aurait pour effet de réprimer l’élan de la croissance mondiale. Dans le même temps, j’ai aussi affirmé que cet élan était tout à fait durable. Alors, le Canada fait-il partie du lot ou notre situation est-elle différente?

L’adjectif « différent » a causé bien des ennuis aux économistes qui l’ont utilisé au fil des ans. Le fait d’interpréter incorrectement le mouvement des données intermédiaires en tant qu’évolutions structurelles nous a fait perdre plus d’un emploi. J’évite généralement d’employer ce terme parce qu’il y a tant de choses qui semblent nouvelles, mais qui sont réalité des choses très connues présentées sous de nouveaux habits (ou chiffons, selon la situation).

Ce qui distingue l’économie canadienne

Le parcours récent de l’économie canadienne est différent à bien des égards. Au Canada, la crise de la dette est survenue un cycle avant les autres économies. Cette crise a mené à la prise de mesures d’austérité budgétaire qui ont donné une « reprise sans emploi » dans les années 1990 – un scénario que les autres pays ont réussi à éviter. Vers la fin du cycle, le Canada a participé aux dernières années d’effervescence. Tandis que certains pays trouvaient le niveau d’activité excessif, le Canada ressentait encore les effets de l’immense cratère creusé par l’austérité. Puis, la grande récession a frappé, et le Canada n’a pas été épargné. Par chance, notre économie intérieure était plutôt équilibrée, et nous avons rebondi rapidement. Au Canada, à la différence de nombreux pays, les programmes de relance budgétaire et monétaire ont vraiment fait leur effet et aidé à générer une croissance qui a fait l’envie des autres nations de l’OCDE.

Le problème, c’est que le redémarrage de l’économie intérieure a été un peu trop dynamique. Résultat : au Canada, l’endettement des consommateurs a grimpé à des niveaux exorbitants, bien au-delà des niveaux américains, qui s’orientent d’ailleurs dans la direction opposée. De plus, le marché du logement canadien crée des unités à un rythme qui dépasse de loin les besoins réels.

Les prix un peu plus modérés au pays

En ajoutant à ce tableau les capacités serrées du marché du travail et les forts taux d’utilisation de la capacité, on s’attendrait à ce que les chiffres de l’inflation au pays soient à tout le moins aussi élevés qu’ailleurs. Pourtant, ce n’est pas le cas. Malgré de récents sursauts, l’inflation de base se situe tout à fait dans les cibles de la Banque du Canada. Même si l’évolution de l’IPC d’une année sur l’autre a dépassé le seuil magique, la croissance des derniers mois a été très contenue. Que se passe-t-il?

Le Canada pourrait être le pays le plus chanceux de la planète. Rappelons-nous : quand la grande récession a plombé notre économie extérieure, notre économie intérieure était robuste. Aujourd’hui, c’est cette dernière qui présente des signes de faiblesse alors même que l’incidence des hausses de taux d’intérêt n’est pas encore pleinement ressentie. Or, l’accélération de la croissance mondiale stimule notre économie axée sur les échanges commerciaux – à nouveau,  juste au bon moment. À notre époque, ce serait formidable de réaliser cet exploit une deuxième fois d’affilée. Selon le moment où cela surviendra, le transfert de la croissance pourrait éviter toute inflation potentielle, ce qui faciliterait la vie de nos magnats de la politique monétaire.

Le dynamisme des ventes : transférable de « l’intérieur » vers « l’extérieur »?

C’est loin d’être garanti. Pour y parvenir, il faudrait que les ressources – en main-d’œuvre comme en capital – déplacées par la faiblesse intérieure soient quasiment entièrement transférables vers le secteur de l’exportation. Ce ne serait pas une mince tâche considérant les exigences liées à une main-d’œuvre spécialisée et les besoins en installations et équipements des exportateurs. Toutefois, il y a un élément positif : au lendemain de la récession, lorsque nous avons sondé les exportateurs au sujet de leurs stratégies d’adaptation, leur volonté de maintenir leurs ventes sur le marché intérieur comptait parmi les principales réponses formulées. Si ça marche dans un sens, logiquement, cela fonctionnerait aussi dans l’autre. En théorie, c’est possible.

Est-ce à dire que l’inflation ne posera aucun problème? Peut-être, mais les choses se passent rarement de cette façon. Tout d’abord, le moment pourrait ne pas être idéal. Ensuite, il est possible que la période de transition fasse augmenter les coûts, du moins temporairement. Dans un cas comme dans l’autre, on assisterait à une hausse passagère des prix. Une erreur d’interprétation quant aux circonstances pourrait engendrer une réaction excessive sur le front des politiques et, si elle était grave, suspendre la transition ordonnée, ce qui risquerait d’entraîner des effets plus permanents.

Conclusion?

La position du Canada dans le cycle économique actuel présente des caractéristiques uniques. Pour autant, elle ne nous dispense pas de la danse complexe dans le domaine de la politique monétaire que les économies du monde devront exécuter pendant les prochains mois. La mélodie sera la même, mais nous danserons en suivant la chorégraphie que nous aurons choisie.

 

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